mercredi 12 janvier 2011

Thaïs

voilà ma boite Polyxena, des digues du Rhône en Arles
Quand on pense qu'Emmanuel a maintenant quarante ans !

mais pour trouver Rumina, il faut aller dans les Hautes-Alpes

et voilà la réserve, issue de mes élevages

Thaïs Hypsipile

ou pourquoi avoir vécu neuf ans en Arles

Nous coulions des jours heureux à Montauban où nous résidions depuis sept ans. A l’amphi-situ de l’ENGREF en 1967, on nous avait proposé une vingtaine de postes libres dans l’hexagone, et était venu le temps du choix du lieu où commencer sa vie active. Je m’étais auto-destiné aux Haras Nationaux, souvenir de Pologne ; souvenir du stage passé au Haras du Pin à faire dix heures de cheval par jour ; souvenir des heures passées à l’Ecole Militaire de Paris bien entendu. Prestige de l’uniforme ? Il m’arrivait parfois, dans des lucarnes de lucidité, de m’interroger sur une vie destinée à reproduire celle de nos anciens plusieurs années en arrière, les hussards de Napoléon, les écuyers de Louis XIV, ou la vie des campagnes normandes, immergé au milieu des chevaux en unique contact avec les éleveurs de chevaux de course, ou pire avec les campagnards élevant des chevaux destinés à la boucherie chevaline. Mais…était-ce bien la vraie vie des années 1970 ?

Au dernier moment, on me propose donc de devenir Officier des Haras. Au dernier moment, je choisis comme ça, au feeling, un poste plus classique dans une direction départementale de l’agriculture, au sud, dans un sud totalement inconnu, mais qui me semble pouvoir être apprivoisé, je choisis Montauban. Il faut équiper la Deux Chevaux revenue intacte de Pologne. Il faut acheter le matériel ménager qui va équiper notre logement. Il faut pour cela faire un prêt. Mon premier prêt et Dieu sait s’il sera suivi de nombre d’autres ! Il faut le trouver le logement. Il faut se rendre, à Montauban et se lancer. Je pars seul, en avant-garde. Je loue un appartement dans un petit collectif, avenue Gambetta, voisin des pompiers ce qui nous servira par la suite. Nous le meublons et commençons pour cela à courir les antiquaires dont celui de Caussade spécialisé dans les meubles en noyer du Lot. Nous découvrons Toulouse. Je découvre la vie d’Ingénieur dans le service Equipement Ruraux. Me lance dans l’agro-alimentaire. Construis des stations fruitières, des chambres étanches où l’air est remplacé par une atmosphère contrôlée, où les pommes passent l’hiver au froid dans l’azote, pour restant en quelque sorte en apnée, ne pas vieillir et ne pas flétrir. Comme cela, elles sont fraîches bien après la récolte, et peuvent se vendre mieux quand  le marché n’est plus saturé.  Il faut rénover l’abattoir de Caussade ? Comme personne ne sait comment faire, moi pas davantage, le patron m’envoie en stage de froid, pour acquérir les bases nécessaires au métier d’ingénieur frigoriste. Revenu expert du stage, je refais les plans de Caussade. Dans un abattoir c’est très binaire : circuit propre de la viande qui sera consommée. Circuit sale des déchets qui doivent être éliminés. Il faut que ces circuits ne se croisent jamais. Du froid pour baisser rapidement la température, c’est le ressuyage ; du froid moins froid pour conserver ce qui est bon, c’est la conservation. Tout doit être en inox. Je m’y fais vite. Le dimanche matin, on va au Muséum d’Histoire Naturelle. Le week-end, on va chez les Blanchard à Cahors. Je parcours le département en tous sens, professionnellement pendant la semaine ; à la chasse aux papillons au cours du temps libre.

Sept ans passent et dans la fonction publique, où l’on accomplit un parcours qualifiant, la mobilité géographique s’allie à la mobilité fonctionnelle pour construire une carrière. Il devient judicieux à un certain moment de s’échapper des délices de Morphée, pour aller rouler sa bosse ailleurs. Hasard ou prédestination, il y a plus au sud que Montauban. Mon patron a changé, et accomplissant lui-même son propre parcours qualifiant, il a l’opportunité de quitter Montauban pour rejoindre Marseille, la ville de son enfance où son père était un grand boucher, avec grande maison entourée de palmiers à Salon de Provence et un réseau d’amis influents. Antoine est son prénom, un prénom d’Empereur naturellement, et il a besoin d’un homme de confiance à Arles, qui est la subdivision-Ouest du grand département des Bouches du Rhône. Déjà du temps des romains, Arles, la petite Rome des gaules, la plus grande commune de France, était une Province. Si on y ajoute le Comtat Venaissain du sud de la Durance entourant Châteaurenard au nord ; et la Crau à l’est, la Province devient plus étendue encore et a besoin d’un service de proximité : c’est le service d’Arles, qui dépend de la direction départementale de Marseille, mais jouit d’une activité autonome, à cause d’un dernier motif, celui d’être le service technique des Associations d’Hydraulique de Camargue.

Alors je suis candidat au poste de Chef du service d’Arles.

Les cours de management, qui sont comme des cours de psychologie appliquée aux acteurs que sont les êtres humains, vous expliquent que derrière chaque comportement manifeste, l’officiel, celui qui se voit, celui qui sert de prétexte, il y a un motif latent. Celui qu’on cache soigneusement, parce qu’il marque votre identité propre. Justement il faut le cacher pour ne pas se révéler aux autres, et leur donner à voir vos points faibles, sur lesquels ils pourraient s’appuyer pour vous contrer voire vous nuire. Dans l’administration où le statut protège et nivelle tout le monde, les marges d’autonomie sont faibles, ce qui explique que tout motif peut être opportun pour manifester à l’autre son pouvoir de nuisance, le pouvoir du petit chef d’embêter le collaborateur du niveau en-dessous. Du grand Chef d’embêter sa communauté de travail. Du super Patron de casser qui il veut quand ça va l’arranger. Mais il faut faire tout cela par derrière : ne jamais faire de vagues…

Il faut bien que j’explique que je veux devenir Chef à mon tour, et la communauté du Corps qui nous gère comprend ce comportement légitime puisque dans le cas précis, le Chef n’est qu’un Chef modeste son Chef officiel étant celui de Marseille. Je ne puis donc avoir de responsabilités que relatives, ainsi qu’un triomphe modeste, ce que je recherche précisément, dans ce lieu chargé d’Histoire et cet environnement propice à la progression de mes talents naturalistes soigneusement cachés.

Car cherchant à percer l’intimité de la Famille des Papilio, ayant dominé Machaon et son frère Podalirius, le flambé, dont je sais trouver les œufs sur les feuilles de prunellier sauvage, et élever les chenilles dans un parcours complet de l’œuf à l’adulte, il me reste à approfondir plusieurs espèces : Alexanor, qui est le Papilio de Provence et du Mont Ventoux. On en reparlera.

Et les Zerinthiidae, dont je vais vous parler maintenant.

Pouvait-on de facto concilier vie professionnelle et immixtion dans la vie intime de ces papillons rarissimes, tel était donc mon challenge !

A Montauban, je fréquentais un professeur intéressant de l’Ecole Yougouslave où étudiaient les enfants : il chassait les papillons Morpho d’Amérique du Sud : ou plutôt, il avait là-bas un correspondant qui chassait pour lui. Il allait sur place une fois par an. Ramenait ses prises, les vendait, et se payait le voyage suivant avec les recettes du voyage précédent. C’est grâce à lui que je dispose d’une de mes trente boites Blanchard pleines de mâles de Morpho Cypris tout frais. Pas de femelles, car ce n’est pas qu’elle est moche sans aucune écaille bleu métallique comme un miroir. Mais elle est introuvable, et ne réagit pas aux leurres de papier métallisé que le collaborateur agite dans la forêt tropicale, pour attirer les mâles qui foncent de suite sur ce qu’ils croient être un concurrent, et se font ainsi prendre. Pendant que Madame comme d’habitude diffuse ses phéromones sans s’agiter et sans se compromettre.

Je lis la littérature spécialisée, dont un nommé Docteur (encore un) Roger Verity, membre de la faculté des sciences d’Italie. Dottore Verity est célèbre chez nous pour avoir décrit « les variations géographiques et saisonnières des papillons diurnes en France ». Dans une période où ce sujet avait encore des lecteurs, ce n’est pas si ancien : 1952.

Il y a Zerynthia à Nîmes et dans le Gard. Il y en a à Montpellier et dans l’Héraut. Il y en a en Provence. J’ai bien fait de me rapprocher de la Provence : il y a bien plus d’espèces qu’ailleurs, les papillons comme les anglais aiment la Riviera ! Mon professeur sait qu’il y en a à Mas-Thibert, commune d’Arles, sur les digues au Rhône. Il ne m’en dit pas davantage, respectant l’attitude de tous les Maîtres. Ne jamais divulguer le lieu où l’on trouve ses champignons, et où volent ses papillons ! Motus et bouche cousue !

Zerynthia, voici ce qu’en dit Wikipedia :  Ochsenheimer, 1816 is a genus of swallowtail butterflies placed in the subfamily Parnassiinae. The genus has a complex history and a multiplicity of names have been applied to its two species.

Je traduis à un lecteur qui est devenu maintenant initié : il s’agit donc d’une espèce de « queue d’hirondelle », autrement dit le Machaon, autrement dit un Papilio à qui manque la nervure des postérieures, qui laisse ainsi apparaître le corps le papillon ailes fermées au repos.  Et cette famille est liée aux Apollo en quelque sorte ! Et il y en a deux chez nous. Voilà pourquoi je ne vous en parle que maintenant, puisque vous connaissez tout des parents Machaon et Apollo en quelque sorte.

Vous touchez du doigt à ce propos la confusion des références mythologiques des chercheurs qui, les premiers, ont décrit les papillons et les ont nommés. On parle de Zerynthia ; Au même titre de Thaïs. Second nom dans la double nomination de Linné : Hypsipile. Nom commun : Diane ! ! encore the goodess of the moon !

Que nous dit internet sur ces origines ?
Zerynthia : Suidas s.v. Zerynthia :
"Zerynthia : [Title of] Aphrodite."
[N.B. Zerynthia was the name of a sacred cave on the island of Samothrake. The goddess of the cave was usually identified as Hekate.] Tout cela est lié au culte d’APHRODITE, the goddess of love, beauty and procreation.
She possessed numerous shrines and temples throughout Greece.
 C’est un dénommé Stichel, qui déniche cette référence en 1907. A moins que ce soit Kirby, en 1902. C’est Verity qui donne ces citations.
Et sa synonyme Thaïs, (chantée par Brassens), c’est « la courtisane égyptienne devenue sainte ». Une autre Madeleine en quelque sorte ! Elle nous est forcément sympathique, (non pas qu’elle soit courtisane, mais qu’elle soit devenue sainte) et Jules Massenet en fait un sujet d’opéra en 1894 : Thaïs. On écoute quelques secondes les répliques :
Thaïs d'Emmanuele Villanis

-ATHANAËL
(sortant un peu de sa torpeur)
Une prêtresse infâme  du culte de Vénus!
(Athanaël se lève lentement avant
les premiers mots qu'il va dire.
Humblement, avec charme
et comme se souvenant d'un passé lointain)

Hélas! enfant encore, avant qu'à mon coeur la grâce ait parlé,
(peu à peu sombre, plus agité)
je l'ai connue... je l'ai connue!
Un jour, je l'avoue à ma honte devant son seuil maudit
je me suis arrêté, Mais Dieu m'a préservé de cette courtisane,
et j'ai trouvé le calme en ce désert...
maudissant le péché que j'aurais pu commettre!
Ah! mon âme est troublée!
La honte de Thaïs et le mal qu'elle fait me causent une peine amère,
(très expressif)
et je voudrais gagner cette âme à Dieu!
Oui, je voudrais gagner cette âme à Dieu! à Dieu! à Dieu!

Un peu plus tard, Massenet propose une vision : voici la vision :
VISION
(Dans un brouillard apparaît l'intérieur du théâtre à Alexandrie.  Foule immense sur les gradins. En avant se trouve la scène sur laquelle Thaïs à demi-vêtue, mais le visage voilé mime les amours d'Aphrodite)
Pour le mec (assez primaire) que je suis, cette Thaïs demi-vêtue paraît extrêmement intéressante ! N’aurait-elle pas besoin de secours ? d’un interprète ? d’un protecteur ? Les gens (la foule immense devant les gradins) devant cette beauté paraissent si mal intentionnés…jaloux…faux-cul assurément !

Permettez moi une digression : je vous ai déjà parlé de Strabon, et je vais le citer à nouveau, car Strabon nous décrit toujours minutieusement la société qui l’entoure et donc les petites turpitudes humaines, les mêmes depuis deux mille ans ; du coup, cela légitime qu’on nous pardonne, nous les mâles dominants, toujours  susceptibles de succomber à une giclée  de phéromones si elles sont particulièrement dosées. Nous ne sommes pas à Alexandrie, mais à Corinthe, célèbre pour son raisin, mais ce n’est pas le sujet du récit, qui nous parle plutôt du temple de Vénus :

« le grand nombre de courtisanes attachées au temple de Vénus ne manquait pas d’attirer une grande foule d’étrangers. De riches marchands, des militaires, venaient s’y ruiner, leurs aventures donnant lieu au proverbe bien connu : « tout homme n’est pas fait pour se rendre à Corinthe », allusion aux tarifs proposés par celles qu’on appellerait aujourd’hui les escort girls sacrées du temple d’Aphrodite.

On pense immédiatement au grand peintre Gérôme, auteur célèbre d’odalisques plus vraies que nature. Il a été sculpteur à la fin de sa vie, reprenant avec précision la technique de ses ancêtres grecs : sculpter une femme nue, nue avec la couleur de sa peau, et parée de bijoux réels. C’est de cette manière qu’il représente Sarah Bernard. Mieux, il représente Corinthe en 1903, et vous devinez que Corinthe est une disciple d’Aphrodite ! Elle mesure seulement 68cm x 48cm x 28cm. Elle est assise héraldique, accroupie, la jambe droite abaissée tenue par les mains, la gauche croisée entre les bras. Elle est en plâtre peint couleur chair, avec l’incarnat inoubliable d’une femme véritable. Le dos est aussi  beau que la face. Les bijoux en guise de vêtements l’habillent magnifiquement. Récemment préemptée par les musées nationaux, on peut la voir au Musée d’Orsay. Elle figurait dans l’atelier de Gérôme qui, logiquement, l’avait juchée sur une colonne surmontée d’un chapiteau Corinthien. Avec l’inscription latine : « Non licet omnibus adire Corinthium ».
La pose, le regard perçant, le raffinement des bijoux transforment cette figure en l’image de la femme fatale, mystérieuse, vénéneuse et sulfureuse comme l’affectionnaient les artistes symbolistes.
ceci est bien une statue : je vous montrerai Corinthe de face plus tard...

Il est évident que même si vous n’avez jamais été sensible à la sculpture, Corinthe vous fait  instantanément changer d’avis !

Allons, revenons à notre papillon, le sujet est très très scabreux !

 Hypsipyle, elle,  était fille de Thoas, roi de l'île de Lemnos, et de Myrina. Les femmes de Lemnos ayant manqué de respect à Vénus et négligé ses autels, cette déesse, pour les en punir, les rendit odieuses et insupportables à leurs maris qui les délaissèrent. Peut-être même n’avaient-elles pas besoin de cet encouragement ? Offensées de cet affront, elles formèrent entre elles un complot contre tous les hommes de leur île, et les égorgèrent pendant une nuit. (On ignore si c’était encore à coup d’épingles à cheveux) ! Il n'y eut qu'Hypsipyle qui conservât la vie à son père. Elle le fit se sauver secrètement dans l'île de Chio. Après ce massacre des hommes, elle fut élue reine de Lemnos.

Encore une citation :

Polyxena was the youngest daughter of Priam and Hecuba. During the time when the Greeks and Trojans gathered together in peace for the burial rites of Hector, Achilles spotted Polyxena and immediately fell in love with her. Priam promised the hero her hand if he would use his influence towards his army to grant them peace. Achilles agreed, and made an appointment for an interview with the Trojans in the temple of Apollo, where he came unarmed. But Priam's sons had set a trap for Achilles, and inside the temple Paris (with the help of Apollo) shot Achilles' vulnerable heel with an arrow. Achilles died from the wound.
After the fall of Troy and before the Greek survivors can return home, the ghost of Achilles demands the sacrifice of Polyxena on his grave, mirroring the sacrifice of Iphigenia which enabled them to get a breeze for Troy ten tears before. The princess was dragged to the altar, where the son of Achilles, Neoptolemus, ruthlessly slayed her.
C’est joli en langue anglaise aussi : il n’y a pas que le latin !

Revenons à nos moutons : mars 1976, nous arrivons en Arles, ne jamais dire : à Arles !


Problématique coutumière : se loger, nous atterrissons dans une location de la rue principale, rue Gambetta, décidément nous sommes abonnés ! L’entrée nous fait penser à  Eugène Sue avec son Juif errant : c’est  tout noir, sale, décadent, pas lavé depuis Antonin. Par contre, l’appartement est grand et magnifique. Bien content d’y poser nos affaires cependant, et notre collection de papillons. Elle est bien avancée, mais des trente boites en noyer, la moitié seulement est pleine, les autres ont été achetées par  « principe de précaution ». Nous sommes en mars et nous tombe dessus un déluge de pluies méditerranéennes qui fera mon fonds de commerce durant neuf ans, la statistique disant que la pluie décennale durée une heure, c’est 60 millimètres. Suffisant pour tout noyer, et justifier la quantité de canaux d’assainissement creusés depuis deux mille ans, date de création des fosses mariennes par Marius naturellement. Ces canaux doivent être entretenus préventiment. C'est là que j'interviens.

Nous sommes accueillis par les sept Ingénieurs qui font la renommée du service, un luxe inouï dans ce qui n’est théoriquement qu’une annexe de la direction marseillaise, mais justifié par l’importance des missions. Rien qu’en Camargue, le delta est équipé en réalité comme un gigantesque aquarium de tout un système de pompes qui envoie l’eau nécessaire au remplissage des rizières. Et qui évacue le trop plein en traversant les digues au Rhône sans lesquelles ce polder, comme en Hollande, serait une mer intérieure. Il y a deux ingénieurs affectés à la Camargue les autres se répartissant sur un territoire effectivement immense. Il y a un géologue. Il y a une dessinatrice, mariée à l’époque à François Long, qui des années plus tard découvrira la tête de Jules César jetée dans le Rhône. Il y a même une standardiste payée par la caisse de Crédit agricole, dont Arles est le siège départemental. Plus fort que Marseille ! Une petite capitale… ! La petite Rome des Gaules encore et toujours  !
Le prof me l’avait dit :


-« les stations de Thaïs sont minuscules : quelques pieds d’aristoloche les caractérisent, et on trouve les femelles pondant sur leurs feuilles. Trouvez l’aristoloche. Venez à la bonne période, vous trouverez le papillon ! »

« Les aristoloches sont des plantes herbacées de la famille des Aristolochiacées ». On s’en serait douté ! Elles contiennent une substance fortement toxique et cancérigène : l'acide aristolochique. Transmis au papillon, qui avec franchise l’exprime dans les points rouges sur fonds jaune de ses ailes, attention ! ne me mangez pas ! je suis toxique !

Ce genre comprend près de 500 espèces, pour la plupart originaires des régions tropicales et méditerranéennes. Il est intéressant de noter, selon le dictionnaire Quillet, que l'étymologie du mot signifierait "le meilleur accouchement" par référence aux vertus particulièrement bénéfiques que la plante aurait sur la parturition.

Quand on les a vues une fois, on les reconnaît entre toutes : elles poussent en touffes. Les feuilles ont une forme de cœur caractéristique. Les fleurs forment des tubes mauves. Et le fruit forme une boule, qui devait autrefois être cueillie, pour être jetée dans l’eau chaude, et être bue par les femmes en train d’accoucher !
Je parcours les digues, étroites bandes enherbées au bord de la route, qu’il faut escalader, mais si mal entretenues, elles sont recouvertes d’une flore devenue naturelle, et regorgent d’insectes. Il n’est pas facile de trouver le papillon, car il éclot en pleine période de pluies, très tôt dans la saison, pas plus de deux semaines en mars, jusqu’à la mi-avril. Si l’on vient tôt dans la saison entre les averses, on trouve effectivement les mâles patrouillant dans leur micro-station, faisant des aller-retour sur une longueur pas plus de vingt mètres. Parfois une femelle engourdie sur un roseau, une canne de Provence. Un peu plus tardivement, il suffit de revenir aux mêmes endroits, pour trouver les petites chenilles qui dévorent les feuilles. Toutes jaunes, avec des protubérances régulières, elles grandissent avec les mues habituelles.

La merveille, c’est quand elles se chrysalident. Comme Machaon, elles commencent à tisser un coussin sur lequel elles vont fixer leur abdomen. Mais l’attache est simplement constituée par un axe. Ce n’est pas autour de l’abdomen qu’elles enroulent le fil qui sert à les assurer d’une chute : c’est sur une pointe fixée sur la tête. Et alors, elles ont un mouvement rarement décrit dans la littérature, consistant à pivoter depuis l’axe à la pointe de l’abdomen, sur elles-même. La double corde au sommet de la tête s’enroule comme sur la poulie d’un puits, et toute la chrysalide se retrouve rapprochée du support. Attachée solidement, comme un marin attache son bateau en lovant l’amarre plusieurs tours autour des bittes fixées sur la terre ferme. Et elles passent ainsi l’hiver.

Nous avons plus tard acheté une maison rue Baudanoni, au centre du quartier de la Roquette. Cette rue a été plus tard la première rue piétonne. Nous étions voisins des Gipsy King ! Je jouais de la guitare devant la porte et étais considéré comme un cousin de la tribu. Il y avait une cave sous la cave, et j’avais commencé à faire des fouilles pour trouver le temple qui était dessous, avec certainement des têtes de Jules César et tutti quanti, peut-être même une autre vénus d’Arles qui sait… quand Anne m’a arrêté, n’ayant pas envie de réveiller un fantôme. Nous sommes devenus romains tous les dimanche matin, quand le célèbre conservateur Maurice Rouquette, qui a fini par créer son nième musée à l’emplacement du cirque romain, nous racontait les histoires des légionnaires dans les arènes. Ils se plaignaient à leur patron : c’est Strabon qui raconte :

-« après toutes ces campagnes, Chef, nous aurions bien droit à un(e) esclave, pour nous gratter le dos ! »
(vous savez que les romains ne connaissaient pas le savon, et se lavaient comme on gratte les chevaux)

et le patron de leur répondre (en latin bien entendu)

-« mais qu’à cela ne tienne : vous n’avez rien à faire » ?
-« Non Chef » (la guerre était finie, Jules César avait conquis la Gaule)
-« eh bien vous demandez à votre copain qu’il vous gratte, et vous lui rendrez la pareille !

grattez vous les uns les autres » !

Bien des années après, ma connaissance précise du fonctionnement des ouvrages hydrauliques, datant de Van Ens sous Louis XIV quand il avait fait venir cet expert hollandais pour assainir les marais autour d’Arles, m’a fait nommer membre de la Commission d’experts, à qui avait été demandé les solutions à mettre en œuvre pour réparer les digues au Rhône, afin d’éviter la répétition des cruelles inondations de 1992. Il a été légitimement décidé de réparer les digues laissées à l’abandon, en les confortant par des enrochements.
Les stations d’aristoloche ont disparu.

Thaïs, ignorée de tous, également. Punie comme la lointaine courtisane (devenue sainte) qui lui a donné son nom. C’est peut-être la faute aussi des amateurs, à force de cacher leurs stations !


Il existe en France une seconde espèce de Thaïs : c’est rumina, autrement dit la Proserpine. Elle aussi vit sur les aristoloches, pas tout à fait les mêmes. Dans les éboulis qui constituent les versants des Alpes dans la vallée de la Durance, il m’est arrivé de rechercher les plantes, poussant au travers des rochers arrondis, manquant cent fois de me briser les chevilles, tant ces cailloux sont instables dans les pentes à quarante-cinq degrés. A l’époque des vacances, les papillons avaient disparu, mais on trouvait les petites chenilles jaunes. On trouvait les mêmes sur les mêmes aristoloches en bordure des vignes des côtes du Rhône. Làs, ces bordures sont entretenues par le feu, qui détruit tout naturellement, dont les plantes nourricières.

Je crains que Rumina elle aussi paie de sa vie la pudeur qui la fait peu connaître de nos concitoyens. Ainsi que la rentabilité bien compréhensible de nos vins, qui exige des lisières soigneusement débroussaillées.


Je suis bien content, naturellement, d’avoir été arlésien pendant neuf ans. Nous aurions pu y passer notre vie, et quand les incendies de forêt ravageaient les Alpilles, ça nous arrangeait car il redevenait facile de découvrir les morceaux d’aqueducs romains recueillant autrefois les eaux de ruissellement, pour les véhiculer sur des kilomètres afin d’arroser la cité. Les eaux passaient à Pont-de-Crau par un aqueduc énorme, sorte de Pont du Gard, à l’emplacement du pont actuel, où passe le canal des arrosants de la Crau dit canal de  Craponne. Et puis on allait chercher des olives autour de la meunerie romaine de Barbegal dans les marais des Baux, et autour du moulin d’Alphonse Daudet à Fontvieille, dans la flore odorante des Alpilles toujours bruissante des cri-cri des cigales, et sur les traces de Van Gogh naturellement.

J’ai eu accès au biotope de plein d’espèces rares de papillons : l’Alexanor du mont Ventoux. J’ai élevé Charaxes Jasius, le seul papillon africain vivant en France sur les arbousiers entourant Toulon. J’ai recherché pas très loin dans les Alpes du sud Iolana Iolas, le plus grand de nos lycènes bleus vivant dans les gousses énormes du baguenaudier. J’ai fréquenté l’abbaye des Prémontrés de St-Michel de  Frigolet près de  Tarascon, là où Daudet situe son conte des « trois messes basses ». Et j’y ai chassé comme Jean-Henri Fabre les énormes fourmilions de Provence, gros comme des libellules, dont les larves creusent des cratères assez gros pour y camoufler  une mine anti-chars…

…notre séjour en Arles nous a conduit à de nouvelles aventures, et à voyager tout autour de la Méditerranée, sur les traces des romains, mais ceci, encore une fois, est une autre histoire !

Rassurez-vous : je vous en raconterai d'autres épisodes plus tard !

ne pas confondre hypsipile...

...avec rumina !

je vais être sympa avec vous pour terminer, car je vous ai parlé de Corinthe, et je ne vous ai montré que son dos. En attendant de tout vous dire d'elle, voici la sculpture de J.L Gerome vue de côté : c'est un plâtre peint, comme les statues qui ornaient les temples grecs, et on comprend qu'elles attiraient la foule !